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L’homme Noir, C’est Autant La Raison Que L’emotion

« L’émotion est nègre, la raison est Hélène », disait Leopold Sédar Senghor, chantre de la négritude, écrivain et premier Président de la République du Sénégal. Ces propos ont fait couler beaucoup d’encre, à la fois dans une perspective de critique mais aussi, dans une base de réflexion philosophique. Dans sa philosophie de la civilisation de l’Universel, Senghor a essayé d’invoquer l’homme noir comme celui dont la participation à l’Universel et à l’Humanité relevait de l’émotion et moins de la raison, lequel qui serait l’apanage de l’homme Blanc. Si Senghor prend la trajectoire philosophique d’Hegel qui ne reconnaissait pas l’homme Noir comme un Humain à part entière et dont l’essence se résumait à la « prélogique » et l’immédiateté, il a au contraire lui théorisé une supériorité de l’émotion sur la raison. La philosophie de Senghor déconstruit l’hégémonie des “Lumières” et de la raison comme base de l’humanité, et met en relief la culture et les émotions comme éléments transcendant l’utilitarisme du rationnel. Cet article vise cependant à analyser l’homme noir sous le prisme de l’équilibrisme et soutient que : l’Homme Noir, c’est autant la raison que l’émotion.



L’émotion : la rationalisation de la Raison

Senghor écrivait : “Si je parle de la Révolution de 1889, c’est, bien sûr, par référence à la Révolution française de 1789. En effet, celle-ci avait procédé du rationalisme et, plus précisément, du rationalisme encyclopédiste. C’est, d’autre part, que 1889 est l’année où Henri Bergson publia son Essai sur les Données immédiates de la conscience. Lui aussi s’élevait, non exactement contre le rationalisme, mais contre sa déviation intellectualiste et, surtout, contre le positivisme matérialiste […]. Il y a seulement qu’il met l’accent sur la sensation et l’intuition. Ce qu’il préconise, par sa philosophie, c’est un retour conscient et réfléchi aux données de l’intuition. S’appuyant, comme Nietzsche sur les valeurs de la vie et de la liberté, c’est à cultiver l’activité créatrice de l’homme que nous convie Bergson. Curieusement, dans les années où Bergson écrivait son Essai, A. Rimbaud… découvrait les valeurs de la Négritude”[1]. Il ne s’agit pas de faire une critique ou un commentaire de la pensée Senghorienne dans cet article. Mais l’angle philosophique du Sénégalais est une base d’une analyse critique de l’hégémonie eurocentrique d’une raison pas toujours rationnelle.



La philosophie des Lumières a voulu restreindre l’Humain à une capacité de réflexion utilitariste, matérialiste, aboutissant même à une déshumanisation de l’être humain. Car en réalité, l’émotion, loin d’être un mythe, est le propre de l’homme. L’irréfléchi est humain, tout comme la sensation et l’intuition font l’Humain aussi. L’Homme ne saurait se restreindre à une faculté de réflexion ou à un empirisme excessif de la perception du monde. L’émotion constitue une forme d’intelligence même, de rationalité de la liberté, de la liberté de penser car, certaines choses ne peuvent être perceptibles que par l’émotion. La raison est fondamentalement limitée à une forme d’immédiateté du rationnel. La capacité de discerner le mal du bien, le juste de l’injuste, ne relève pas toujours de la raison. Elle est souvent le produit de l’émotion qui découle de notre interaction avec l’objet, du fait. L’homme Blanc, dans la philosophie senghorienne, s’exempte d’une partie de son essence en se référant exclusivement à la raison. Cela détermine même l’apologie de la science comme source unique du savoir, en opposition à la religion et au mythe. La terrible conséquence de cette vision est le nihilisme du culturel, du folklore, de l’irréel mais surtout de la religion, voire de Dieu. La remise en question de la foi est alors la résultante d’une exagération de l’utilitarisme rationnel et d’une part, du nihilisme de l’intuition, de la sensation et l’émotion. L’Homme Noir lui, a su développer un équilibrisme entre la raison et l’émotion, entre le réel et l’irréel, entre la foi et l’esprit critique.


Leopold Sédar Senghor


L’émotion est nègre mais pas que...

Bien-sûr, l’Homme Noir, c’est tout l’aspect culturel que lui attribue Senghor. L’Homme Noir, c’est la sensation et l’intuition, c’est la danse et les masques, c’est l’amour et le charnelle. L’Homme Noir, c’est aussi à la croyance de l’irréel rationnalisé. L’Homme n’est pas que raison, il est capable de percevoir et de traiter l’irréel par le cœur quand l’esprit bute sur ses limites. Cette reconnaissance de la limite de l’esprit critique est en bandoulière de la civilisation africaine et noire. C’est ce qui explique en Afrique la faculté de comprendre le monde des Esprits inaccessibles à l’esprit critique. Il y a une nécessaire humilité aussi de l’Homme Noir qui transcende la prétention de l’Homme Blanc, dans la philosophie senghorienne, à tout connaître par la stricte utilisation de l’esprit critique. L’Homme est imparfait, sa raison l’est tout autant. L’Homme Noir semble avoir compris la nécessaire humilité d’aller au-delà de l’esprit critique, et de se référer à d’autres source comme la foi. Là, cette accessibilité de l’irréel, celle de la foi, avoir foi en la foi, n’est possible que par la priorisation de l’émotion, de l’intuition et la sensation. Si l’Afrique est par excellence une société de culte de l’irréel, c’est parce qu’elle a su se remettre à l’émotion et à l’intuition comme le voudrait Bergson.



Mais c’est cette faculté à dresser une complémentarité entre l’émotion et la raison qui fait même que l’émotion est nègre, mais pas que. L’Homme Noir ne se résume pas à l’absolu de la sensation, de l’émotion, ou ne peut être conçu comme l’Homme des cavernes qui ne fonctionne que par l’instinct et l’euphorie. Tout comme l’Homme Blanc ressent, aime, s’extasie et peut être euphorique sous la culture et le cultuel. L’Homme Noir participe à la civilisation de l’Universel par la raison, mais surtout par une raison émotionnelle. Il ne se laisse pas submergé par une dictature prétentieuse de la raison mais laisse aussi la foi, le cœur, l’intuition et la sensation devenir les garde-fous de cette raison, les compléments de l’esprit critique. Car en réalité, c’est le tout qui définit l’Homme et renoncer à l’émotif c’est devenir sous homme.


REFERENCE

Ouattara, Bourahima. “Senghor, lecteur de Barrès.” Études de lettres, no. 2 (September 15, 2017): 111–32. https://doi.org/10.4000/edl.1062.

Institut Jean Lecanuet. “Léopold Sédar Senghor ou l’émancipation de la pensée.” Accessed April 24, 2023. https://www.institutjeanlecanuet.org/content/leopold-sedar-senghor-ou-emancipation-de-la-pensee.

[1] Bourahima Ouattara, “Senghor, lecteur de Barrès,” Études de lettres, no. 2 (September 15, 2017): 111–32, https://doi.org/10.4000/edl.1062.

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