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  • Alioune Aboutalib Lô

Le Sénégal : nouveau carrefour des mutations et rivalités géopolitiques ?

Une aura diplomatique qui s’est perpétuée de Senghor à Sall, un leadership africain longuement au service du panafricanisme sous Abdoulaye Wade, d’éminentes personnalités placées au sein des institutions internationales... à ce potentiel d’influence géopolitique du Sénégal s’ajoutent désormais le pétrole et le gaz. Les découvertes faites depuis 2014 sur ces ressources placent davantage le pays de la “Téranga” sur un piédestal courtisé de tout bord. Ces dernières années, plusieurs puissances étrangères, ont d’ailleurs renoué, construit, ou renforcé leur lien diplomatique avec Dakar, confirmé par le défilé sans cesse de Chefs d’Etat et de Ministres étrangers, devenu le reflet d’une projection d’une compétition géopolitique dont le Sénégal est déjà le carrefour. Cet article analyse les mutations de la politique étrangère auxquelles tente de s’adapter un Sénégal pétrolier et gazier, sous la pression d’intérêts géopolitiques de puissances étrangères divergentes.

Entre 2014 et 2016, des découvertes historiques ont été faites au Sénégal. Si le pays disposait de ressources minières comme l’Or, le phosphate, le Zircon ou même l’Uranium entres autres, il devra faire désormais avec d’importantes réserves de pétrole et de gaz. Les entreprises Carn Energy (écossaise) et FAR (australienne) annonçaient la découverte de ressources pétrolières et gazières. « Les premières estimations des réserves de ce puits vont de 150 millions de barils de pétrole (avec une probabilité de 90 %) à 670 millions de barils (avec une probabilité de 10 %), avec une perspective moyenne de 330 millions de barils (probabilité de 50 %) », expliquait la société australienne[1]. En 2016, Kosmos Energy aussi publiait ses importantes découvertes de pétrole sur les champs Tortue, Marsouin et Teranga. Parmi ces puits, figure notamment le Grand Tortue/Ahmeyim découvert en 2016 avec un potentiel de 450 milliards de m3 [2]. Le Sénégal devient ainsi un producteur de ces ressources aussi importantes sur le plan financier que géoéconomique et géopolitique. Les premiers barils sont attendus pour 2023 et ce potentiel est surtout attendu pour être le moteur du Plan Sénégal Emergent du Président Macky Sall, qui espère mettre le pays sur les rails de l’émergence à l’horizon 2035. L’importance du pétrole renforce surtout le statut d’un pays pivot en Afrique de l’Ouest et qui a acquis une importance diplomatique depuis sa naissance.



Le Sénégal : une puissance diplomatique douce

Depuis Léopold Sédar Senghor son premier président, le Sénégal a toujours été un acteur proactif de la diplomatie africaine et mondiale. D’abord, sa place géographique lui confère une importance géostratégique naturelle. Situé à l’extrême-ouest de l’Afrique, le pays est une ouverture sur le continent et le Port autonome de Dakar est l’un des plus stratégiques en Afrique. Ce qui le rend très courtisé pour sa gestion. Ensuite, le Sénégal a été un acteur marquant des relations internationales. Il dirige depuis 45 ans le Comité pour les Droits inaliénables du peuple Palestinien. Sous Senghor, le premier Festival Mondial des Arts Nègres a été organisé à Dakar en 1966, rassemblant artistes, écrivains, peintres, sculpteurs, danseurs, acteurs, réalisateurs de films et artisans africains[3]. Sous Abdoulaye Wade, la prouesse est rééditée en 2010, toujours au Sénégal. Celui-ci a d’ailleurs renforcé la position du pays comme acteur majeur du panafricanisme et de la paix, avec plusieurs initiatives dont le NEPAD (Nouveau Partenariat Economique pour le développement de l’Afrique). Prix Nobel de la Paix en 2006, le Président Wade s’était notamment impliqué dans plusieurs conflits pour assurer une médiation entre les acteurs, en Côte d’Ivoire par exemple, ou sur le dossier Clotilde Reiss universitaire française emprisonnée en Iran entre 2009 et 2010[4]. Le pays a aussi réussi à mettre plusieurs personnalités à la tête d’organisation internationale : Jacques Diouf à la FAO, Amadou Mahtar Mbow à l’UNESCO, Lamine Diack à l’IAAF, pour n’en citer qu’eux. L’attribut majeur du Sénégal en Afrique de l’Ouest, c’est surtout sa stabilité politique. Le pays a connu deux alternances pacifiques du pouvoir en 2000 et en 2012, et n’a jamais enregistré de coup d’Etat. Malgré quelques tensions politiques, entorses à la liberté de la presse et arrestations arbitraires ces dernières années, le Sénégal garde de solides bases de stabilité politico-sociale et démocratique. Ce qui en fait un pays attractif et qui abrite plusieurs sièges d’organisations internationales et d’ONG.

Ces qualificatifs donnent au pays une importance dans la diplomatie en Afrique et dans sa région. Les puissances étrangères en ont fait leur bastion pour souvent dérouler leur politique en l’Afrique de l’Ouest. Plusieurs ambassadeurs présents à Dakar ont aussi sous leur responsabilité d’autres pays limitrophes, souvent la Guinée, la Gambie et le Cap-Vert. La culture sénégalaise, sa gastronomie, son histoire et ses arts donnent davantage au pays un potentiel d’influence dans la région. Une puissance étrangère qui réussit avec succès à renforcer sa présence au Sénégal peut facilement développer ses relations avec les autres pays d’Afrique de l’Ouest. Ces attributs diplomatiques donnent au pays une importance capitale lorsque les enjeux et opportunités économiques s’y rajoutent. Avec un taux de croissance en moyenne de 6% ces dernières années, le Sénégal a un avenir plus que prometteur qui ne laisse pas de marbre les puissances étrangères. Non seulement, le pays est attractif pour les affaires, mais le pétrole, le gaz et son influence diplomatique ont renforcé son poids sur dans les relations internationales.

Le Sénégal : une société et une géopolitique en mutation ?

Depuis le début des années 2000, le Sénégal s’est distingué dans la diversification de ses partenariats internationaux. Sous Wade, Dakar s’est davantage ouvert aux pays du Golfe comme l’Arabie Saoudite, le Qatar ou encore le Koweït. La Turquie, l’Inde, la Chine et la Corée du Sud sont venus s’y ajouter, imposant une certaine rivalité aux puissances traditionnelles comme la France, les Etats-Unis ou encore le Royaume-Uni. Les opportunités économiques ont augmenté au fil des années impactant davantage le statut du pays. Sous Macky Sall, les choses se sont intensifiées. Avec le Plan Sénégal Emergent, le président compte davantage sur les investissements directs étrangers pour se donner les moyens de ses ambitions. Le pétrole et le gaz sont venus s’y greffer, comme pour compliquer la situation. Mais en arrière-plan, les mutations géopolitiques et la perception qu’ont les nations africaines sur les puissances étrangères, redistribuent les cartes. Au Sénégal, les questions de la souveraineté font de plus en plus l’objet des discussions, sur les réseaux sociaux surtout, et le parfum d’un sentiment pro-africain se fait davantage ressentir. En mars 2021, des enseignes françaises ont été ciblées lors de manifestations contre l’arrestation d’Ousmane Sonko, devenu le principal opposant de Macky Sall, accusé alors de viol par une jeune femme. Il est surtout antisystème et anti-impérialiste, dénonçant les maux de la FrançAfrique lorsqu’il était candidat à la présidentielle de 2019 (où il termine à la troisième place pour sa première participation). Lors des manifestations, Sonko est soutenu par une jeunesse inarrêtable (sûre d’être en face d’un complot politique) qui fait céder la justice sous la main de l’exécutif. Certains parlent d’une montée du populisme, d’autre d’un sentiment anti-français. Quoiqu’il en soit, mars 2021 a été une confirmation de la remise en question de l’hégémonie des puissances occidentales en Afrique, et surtout au Sénégal.

Mais plus symbolique encore, le Sénégal s’abstient de condamner l’invasion de l’Ukraine par la Russie lors du vote aux Nations-Unis en mars dernier, à l’image de plusieurs pays africains d’ailleurs. Le camp occidental redoute de plus en plus que l’un de ses principaux partenaires en Afrique s’éloigne. Le risque est de perdre le soutien diplomatique du Sénégal mais surtout des opportunités de coopération économique alors que le pays regorge d’importantes ressources de pétrole et de gaz. Cette abstention a fait concrètement bouger des pillons et le jeu politique autour de Dakar est devenu plus complexe. La suite des événements a confirmé la donne.

Le Sénégal : carrefour des ambitions et rivalités géopolitiques ?

En novembre 2021, la visite du Secrétaire d’Etat Antony Blinken à Dakar avait comme dessein, renforcer l’axe Washington-Dakar mais pour faire barrage aussi à l’expansion de la Chine. Dans son speech, Blinken n’ignore pas qu’il est désormais sur un terrain concurrentiel et soutient que, les accords d'infrastructure conclus par d'autres pays peuvent être "opaques, coercitifs, accablent les pays d'une dette ingérable, sont destructeurs pour l'environnement et ne profitent pas toujours aux personnes qui y vivent"[5]. Après l’invasion russe en Ukraine et les conséquences aux Nations-Unies, la contre-offensive occidentale s’est organisée, peut-on dire. L’Europe doit faire déjà face à sa dépendance au pétrole et surtout au gaz russe. Le Sénégal est ainsi clairement une alternative et la visite du Chancelier allemand Olaf Scholtz en mai dernier, s’inscrivait dans ce cadre. Dans cette tournée africaine inédite débutée au Sénégal, Scholtz a voulu inciter l’Afrique et Macky Sall président en exercice de l’Union Africain, à abandonner la posture de non-alignement observée sur le dossier ukrainien et à condamner les actes de la Russie. Le pétrole et le gaz ont été aussi évoqués, en preuve la réponse du président sénégalais sur les demandes allemandes. “Le Sénégal est prêt à travailler en vue d'approvisionner le marché européen en GNL (gaz naturel liquéfié.), mais il faut d'abord que nous soyons soutenus dans notre participation dans de meilleures conditions que celles offertes actuellement par nos partenaires," a expliqué Sall[6].

En septembre aussi, le président Andrzej Duda débarque à Dakar. C’est la première visite d’un président polonais dans cette partie du monde. C’est au terme d’une tournée africaine débutée au Nigéria puis en Côte d’Ivoire, que le président polonais s’est ainsi rendu au Sénégal. Au menu, la crise Ukrainienne bien-sûr, mais aussi, les questions de l’énergie. « Nous avons touché au sujet de l’exploitation de ces gisements et des possibilités de coopération au niveau des investissements, au niveau de la coopération universitaire et au niveau des livraisons de gaz en Pologne, » a confirmé Duda[7]. Opposé à la Russie, la Pologne veut elle aussi renforcer ses relations avec les pays africains. Pour davantage convaincre le Sénégal, Duda brandit le portefeuille. « Nos deux gouvernements vont examiner plus en détails tous ces volets, voir comment allouer la ligne de crédit de 100 millions de dollars US que la Pologne a mise à la disposition du Sénégal en guise de prêt. Nous voulons aussi collaborer dans le domaine des hydrocarbures, » ajoute-t-il[8].

Dernier acte d’un défilé de haute couture diplomatique, Dmytro Kuleba est à Dakar le 3 octobre. Le Ministre ukrainien des Affaires Etrangères entame ainsi une visite de 48 heures au Sénégal dans le cadre d’une tournée africaine. Au menu, même son de cloche que lors de la visite du président polonais : guerre russo-ukrainienne et énergie. “Je peux facilement imaginer que les Sénégalais peuvent être perplexes sur les origines du conflit, loin, en Europe. Et nous savons à quel point la propagande russe est forte. Vous, au Sénégal, vous auriez rejeté les tentatives d’imposer la volonté de quelqu’un d’autre sur vous, car vous êtes une nation fière et forte, et nous aussi,” a d’abord exprimé le chef de la diplomatie ukrainienne[9]. L’objectif est de faire adhérer le Sénégal à sa cause, que les prochains votes aux Nations-Unies soient en faveur de Kiev dans le conflit qui l’oppose à la Russie. En plus des discussions sur le pétrole et le gaz, l’Ukraine cherche à exporter sa technologie au Sénégal, domaine dans laquelle elle a connu des avancées considérables ses dernières années, mais où la Chine est bien présente sur le continent. “Je suis venu au Sénégal, accompagné de chefs d’entreprise (…) Notamment dans le numérique, domaine dans lequel notre pays est très développé. Nous voulons beaucoup faire dans ce domaine avec le Sénégal. Nous sommes prêts à vous offrir des opportunités,” a mentionné Kuleba[10].

La donne est éclaire, les dés sont jetés : le Sénégal est dans le collimateur de plusieurs puissances aux intérêts antagoniques. Aujourd’hui, les occidentaux sont concurrencés sur un terrain qu’ils ont toujours vu comme leur revenant de facto. Désormais, il va falloir faire face aux offensives diplomatiques des pays émergents qui jouissent d’une certaine crédibilité du fait d’absence d’un passif colonialiste ou néocolonialiste dans leurs relations avec l’Afrique. Les nations africaines ne sont surtout pas insensibles à ces nouveaux partenaires et le Sénégal suit cette nouvelle logique. C’est surtout à Dakar de comprendre désormais l’importance géopolitique qu’il a atteint, de l’utiliser de façon optimale pour ses intérêts nationaux exclusivement. Le Sénégal a désormais une réelle chance d’assumer les relents d’une puissance sous-régionale et de refléter cela dans son économie, pour un pays qui est encore parmi les 25 nations les plus pauvres du monde.


REFERENCE

RFI. « À Dakar, le président polonais plaide pour une coopération énergétique avec le Sénégal », 9 septembre 2022. https://www.rfi.fr/fr/afrique/20220909-%C3%A0-dakar-le-pr%C3%A9sident-polonais-plaide-pour-une-coop%C3%A9ration-%C3%A9nerg%C3%A9tique-avec-le-s%C3%A9n%C3%A9gal.

AfricaNews. « Sénégal : Antony Blinken vante le partenariat avec les USA ». Africanews, 20 novembre 2021. https://fr.africanews.com/2021/11/20/senegal-antony-blinken-vante-le-partenariat-avec-les-usa/.

Ecomnews Afrique. « Afrique : L’Ukraine a lancé sa première tournée africaine en commençant par le Sénégal ». Consulté le 13 octobre 2022. https://ecomnewsafrique.com/2022/10/11/afrique-lukraine-a-lance-sa-premiere-tournee-africaine-en-commencant-par-le-senegal/.

leparisien.fr. « La médiation du président du Sénégal », 16 mai 2010. https://www.leparisien.fr/archives/la-mediation-du-president-du-senegal-16-05-2010-923664.php.

RFI. « Le chef de la diplomatie ukrainienne commence sa tournée africaine au Sénégal », 3 octobre 2022. https://www.rfi.fr/fr/afrique/20221003-le-chef-de-la-diplomatie-ukrainienne-commence-sa-tourn%C3%A9e-africaine-au-s%C3%A9n%C3%A9gal.

Le Monde diplomatique. « Le festival des arts nègres de 1966 », 1 juin 1965. https://www.monde-diplomatique.fr/1965/06/A/26638.

Malou, Jean-Pierre. « Découverte de gisements de pétrole et de gaz au Sénégal - Un potentiel lourd, pas totalement chiffré ». Business & Human Rights Resource Centre. Consulté le 14 octobre 2022. https://www.business-humanrights.org/fr/derni%C3%A8res-actualit%C3%A9s/d%C3%A9couverte-de-gisements-de-p%C3%A9trole-et-de-gaz-au-s%C3%A9n%C3%A9gal-un-potentiel-lourd-pas-totalement-chiffr%C3%A9/.

Mankou, Serge Patrick. « Sénégal : gaz et crise en Ukraine au centre de la visite d’Olaf Scholz ». Africanews, 23 mai 2022. https://fr.africanews.com/2022/05/23/senegal-gaz-et-crise-en-ukraine-au-centre-de-la-visite-d-olaf-scholz/.


[1] Jean-Pierre Malou, « Découverte de gisements de pétrole et de gaz au Sénégal - Un potentiel lourd, pas totalement chiffré », Business & Human Rights Resource Centre, consulté le 14 octobre 2022, https://www.business-humanrights.org/fr/derni%C3%A8res-actualit%C3%A9s/d%C3%A9couverte-de-gisements-de-p%C3%A9trole-et-de-gaz-au-s%C3%A9n%C3%A9gal-un-potentiel-lourd-pas-totalement-chiffr%C3%A9/. [2] Malou. [3] « Le festival des arts nègres de 1966 », Le Monde diplomatique, 1 juin 1965, https://www.monde-diplomatique.fr/1965/06/A/26638. [4] « La médiation du président du Sénégal », leparisien.fr, 16 mai 2010, https://www.leparisien.fr/archives/la-mediation-du-president-du-senegal-16-05-2010-923664.php. [5] AfricaNews, « Sénégal : Antony Blinken vante le partenariat avec les USA », Africanews, 20 novembre 2021, https://fr.africanews.com/2021/11/20/senegal-antony-blinken-vante-le-partenariat-avec-les-usa/. [6] Serge Patrick Mankou, « Sénégal : gaz et crise en Ukraine au centre de la visite d’Olaf Scholz », Africanews, 23 mai 2022, https://fr.africanews.com/2022/05/23/senegal-gaz-et-crise-en-ukraine-au-centre-de-la-visite-d-olaf-scholz/. [7] « À Dakar, le président polonais plaide pour une coopération énergétique avec le Sénégal », RFI, 9 septembre 2022, https://www.rfi.fr/fr/afrique/20220909-%C3%A0-dakar-le-pr%C3%A9sident-polonais-plaide-pour-une-coop%C3%A9ration-%C3%A9nerg%C3%A9tique-avec-le-s%C3%A9n%C3%A9gal. [8] « À Dakar, le président polonais plaide pour une coopération énergétique avec le Sénégal ». [9] « Le chef de la diplomatie ukrainienne commence sa tournée africaine au Sénégal », RFI, 3 octobre 2022, https://www.rfi.fr/fr/afrique/20221003-le-chef-de-la-diplomatie-ukrainienne-commence-sa-tourn%C3%A9e-africaine-au-s%C3%A9n%C3%A9gal. [10] « Afrique : L’Ukraine a lancé sa première tournée africaine en commençant par le Sénégal », Ecomnews Afrique, consulté le 13 octobre 2022, https://ecomnewsafrique.com/2022/10/11/afrique-lukraine-a-lance-sa-premiere-tournee-africaine-en-commencant-par-le-senegal/.

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