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  • Alioune Aboutalib Lô

CEDEAO : ENTRE CRITIQUES ET CRISE DE LEGITIMITE

La Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a été créé le 28 mai 1975 à Lagos au Nigéria dans le but d’encourager et de renforcer l’intégration économique en Afrique de l’Ouest. Presque cinquante ans plus tard, malgré des avancées significatives, la CEDEAO fait l’objet de critiques diverses. Les peuples sont restés sur leur faim, autant dans le cadre des fruits économiques escomptés que des aspirations politiques et culturels. Des critiques, nous sommes passés à la révolte même dans certains pays comme le Mali, où la CEDEAO est de plus en plus décriée et perçue comme illégitime. Cet article fait un parallélisme entre les objectifs initiaux de l’organisation et les manquements notés actuellement, qui en expliquent les critiques et la crise de légitimité.


CEDEAO : création et objectifs de base

Le Traité de Lagos initiant la création de la CEDEAO a été signée en 1975 par les Etats du Benin, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, de la Gambie, du Ghana, de la Guinée, de la Guinée-Bissau, du Liberia, du Mali, de la Mauritanie, du Niger, du Nigeria, de la Sierra Leone, du Sénégal et du Togo. Le Cap-Vert a rejoint l’Organisation en 1977 mais la Mauritanie, seule Etat arabophone de la communauté, s’en est retirée en 2000. Le PIB cumulé des 15 pays membres s’élève ainsi à 730,8 milliards de dollars dans un espace géographique d’une superficie de 5,2 km2.


Lors de sa création, la CEDEAO s’est donnée pour mission de renforcer la coopération et l’intégration économique dans le but de promouvoir le bien-être et le développement des peuples de la zone. “La Communauté a pour objectif de promouvoir la coopération et l’intégration dans la perspective d’une union économique de l’Afrique de l’Ouest, en vue d’élever le niveau de vie de ses peuples, de maintenir et d’accroitre la stabilité économique, de renforcer les relations entre les États membres et de contribuer au progrès et au développement du continent africain,” renseigne le site officiel de l’organisation[1]. Sur le plan économique, l’organisation vise entre autres : l’harmonisation et la coordination des politiques nationales d’en divers domaines, la promotion de la création d’entreprises conjointes de production, la création d’un marché commun à travers la libéralisation des échanges en vue de la création d’une zone de libre-échange au sein de la communauté; la suppression entre les États membres des obstacles à la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux ainsi qu’aux droits de résidence et d’établissement; ou encore la promotion et le renforcement des relations et de la circulation de l’information en particulier entre les populations rurales, les organisations de femmes et de jeunes, les organisations socioprofessionnelles telles que les associations des médias, d’hommes et femmes d’affaires, de travailleurs, de jeunes et de syndicats[2].


Mais le rôle et les ambitions que se donne la CEDEAO ne se limitent pas au volet économique. L’organisation s’inscrit dans une dynamique politique aussi qui trouve sa source dans ses principes fondamentaux. Enoncés dans le Traité de la Communauté, ces principes sont entre autres: égalité et interdépendance des Etats membres, non-agression entre les Etats membres, maintien de la paix, de la sécurité et de la stabilité régionales par la promotion et le renforcement des relations de bon voisinage, respect, promotion et protection des droits de l’Homme et des peuples conformément aux dispositions de la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples; transparence, justice économique et sociale et participation populaire au développement, reconnaissance et respect des règles et principes juridiques de la Communauté; promotion et consolidation d’un système démocratique de gouvernement dans chaque Etat membre tel que prévu par la Déclaration de Principes Politiques adoptée le 6 juillet 1991 à Abuja. Dans cette Déclaration d’Abuja est stipulé aussi que les Etats membres s’engagent “à promouvoir et à encourager la jouissance pleine et entière par toutes nos populations, de leurs droits fondamentaux, notamment leurs droits politiques, économiques, sociaux, culturels et autres, inhérents à la dignité de la personne humaine et essentiels à son développement libre et progressif.”

Au vu de l’inventaire de ces engagements, la CEDEAO s’est toujours inscrite dans le cadre d’une organisation qui aspire à renforcer l’intégration économique mais aussi la stabilité politico-sociale des Etats membres, qui sont des piliers fondamentaux pour le développement. Mais aujourd’hui, après 47 ans d’existence, le bilan est plus que mitigé. S’il y a eu certes des progrès significatifs, la CEDEAO qui voulait être celle des “peuples” est décriée aujourd’hui par une bonne partie de ces peuples eux-mêmes.


CEDEAO : une crise de crédibilité qui entache sa légitimité

La CEDEAO est loin de faire l’unanimité au sein des peuples ouest-africains depuis quelques années. Pourtant elle peut se glorifier d’avoir pu incarner un leadership lui ayant permis de résoudre bien des crises politiques. Elle s’est distinguée tout au long des années 90 au Libéria, en Sierra Leone ou encore en Guinée. Plus récemment, elle est intervenue en Gambie notamment en 2017 alors que le dictateur Yaya Jammeh, battu aux élections, ne voulait pas quitter le pouvoir après 27 ans de règne. Mais ces dernières années, l’organisation a manqué de ce leadership sur une question qui gangrène bien la démocratie en Afrique de l’Ouest : le troisième ou putsch constitutionnel. En effet, les cas de la Côte d’Ivoire et de la Guinée ont porté un sacré coup à la crédibilité de la CEDEAO. En 2020, le Président Alassane Ouattara a été réélu pour un troisième mandat après une période pré-électorale et post-électorale chaotique ayant fait plus de 85 morts et plus de 480 blessés. Alors que la constitution limite le nombre de mandats à deux, Ouattara a passé outre pour se présenter une troisième fois et la CEDEAO est totalement restée inerte face à cette violation. Même configuration en Guinée où l’ex-Président Alpha Condé avait brigué un troisième mandat en 2020. A quelques mois des élections, il a fait modifier la Constitution guinéenne via un référendum plus que contesté, sous le feu des critiques, des arrestations et des morts. Pendant des mois, le pays s’est retrouvé dans un chaos sans nom, complété par l’élection de Condé pour un troisième mandat qui a finalement de divisé le pays. Pourtant avec toute cette impopularité, la CEDEAO avait félicité le président élu et jugé l’élection « régulière » alors que les opposants avaient tous dénoncé un processus frauduleux. Cette incapacité de la CEDEAO à être en phase avec les aspirations des peuples qui ne veulent plus de ces putschs constitutionnels, est la principale raison des critiques à son endroit. Dans tous les pays où ce phénomène a été enregistré en Afrique de l’Ouest, a donné lieu à de fortes tensions aboutissant à plusieurs morts et à une longue instabilité politique. Aujourd’hui, l’illégitimité des présidents réélus pour un troisième mandat a remis en scène les coups d’Etat. En Guinée, c’est dans ce brouhaha que le Colonel Mamadou Doumbouya a renversé Alpha Condé par les armes.


Les questions sécuritaires aussi ne sont pas en faveur de la CEDEAO. Les populations ouest-africaines doivent faire face à la montée du terrorisme dans la région, ne pouvant compter que sur des Etats assez faibles. C’était notamment le cas au Burkina Faso mais aussi au Mali où le gouvernement d’Ibrahima Boubacar Keita a fini par être renversé en août 2020 après avoir été pourtant réélu pour un deuxième mandat quelques mois avant. La corruption, son incapacité à arrêter la progression des Djihadistes au nord et un processus électoral contesté, ont fini par créer une forte fronde populaire à laquelle l’armée a mis fin en prenant le pouvoir. Sur ces incidences, la CEDEAO est restée assez faible. Pire, elle dénonce désormais les coups d’Etat militaires qui ont le soutien des peuples d’une certaine manière mais n’est toujours pas capable d’arrêter les coups d’Etats constitutionnels dénoncés par les nations ouest-africaines et qui déstabilisent la région. « Le fait est qu'elle se limite au fond à condamner des coups d'Etat militaires mais qu'elle est totalement impuissante à se prononcer lorsque des chefs d'Etat en place manipulent les institutions pour se maintenir au pouvoir, » explique Gilles Yabi, fondateur du think tank Wathi[3]. L’organisation a surtout implémenté un lot de sanctions pendant des mois sur le Mali, dont la fermeture des frontières par les pays voisins. Une décision qui a été très impopulaire au Mali (et dans la sous-région) où pendant des manifestations, les populations ont même exprimé le désir de quitter la CEDEAO. « De manière plus large sur le plan national au Mali, l'organisation a acquis, en raison de l'usage répété des sanctions et de menaces de sanctions, l'image d'un censeur plutôt que celle d'un partenaire. Ce qui, évidemment, sape sa légitimité. Il serait utile, de ce point de vue, d'adopter une approche qui soit beaucoup plus constructive en allant vers le dialogue, » constate Ornella Moderan chercheuse et responsable du Programme Sahel de l'Institut d'études de sécurité (ISS) basé à Bamako[4].


Aujourd’hui, il apparait que la CEDEAO est moins celle des “peuples” mais plus celle des Chefs d’Etat. Elle est souvent apparentée à une organisation syndicaliste qui défend les intérêts de ses Chefs d’Etats membres et non des nations ouest-africaines. Elle est surtout déconnectée des aspirations des peuples et trahit d’une certaine manière l’essence de sa création. « La CEDEAO a réussi à mettre au pas l’ancien président gambien Yahya Jammeh mais est restée faible face aux troisièmes mandats de Alpha Condé et d’Alassane Ouattara. Cette posture érode sa légitimité et la discrédite aux yeux de l’opinion », avait prévenu Alioune Tine, président du Think-Tank Afrikajom[5]. Il y a surtout une incapacité de l’organisation à imposer ses décisions. Au Sénégal, le Président Macky Sall s’est inscrit dans l’optique de “réduire l’opposition jusqu’à sa plus simple expression”. Non seulement les opposants Karim Wade et Khalifa Sall ont été emprisonnés dans des conditions qui ne respectaient pas leurs droits selon la CEDEAO, mais en plus, le régime de Macky Sall a écarté 82 candidatures potentielles à l’élection présidentielle de 2019 via un parrainage décrit par Cour de justice sous-régionale comme une violation du « droit libre de participation aux élections ». La CEDEAO est restée inefficace sur ces questions puisque le Sénégal a refusé de se conformer aux décisions de la Cour alors que l’article 16 alinéa 2 du Traité instituant l’organisation stipule que « les arrêtés de la Cour de justice ont force obligatoire à l’égard des Etats membres, des institutions communautaires et des personnes physiques et morales »[6]. Aujourd’hui, au lieu de repenser ses méthodes et son fonctionnement, afin de mieux répondre aux aspirations des peuples, la CEDEAO cherche au contraire à créer une force anti-coup d’Etat qui risque d’être un facteur d’instabilité de plus en rencontrant la colère des populations. Il y a surtout l’influence de puissances étrangères aux agendas bien contraires à ceux des peuples. Celle de la France est de plus en plus indexée, notamment sur la question des sanctions contre le Mali. Aujourd’hui, la Guinée et le Burkina dirigés par des putschistes n’ont pourtant pas été visés par des sanctions à la hauteur de celles affligées à Bamako qui est en dissension avec la France. Cette politique du deux poids deux mesures participe à écorner davantage l’image de la CEDEAO en Afrique de l’Ouest.


Sur le plan économique, le constat est presque le même. La CEDEAO peut être ravi d’avoir gagné le pari de la circulation des biens et des personnes certes même si tout n’est pas encore limpide au niveau des frontières. Il y a aussi des progrès considérables dans l’harmonisation du Droit et du climat des affaires dans la sous-région. Cependant, le bilan reste tout aussi mitigé. L’organisation peine encore à avoir les politiques agricoles, industrielles et monétaires escomptées. Il y a trois ans, il était question de la création d’une monnaie africaine dans le cadre de la CEDEAO. Ce projet a été littéralement court-circuité par Emmanuel Macron et Alassane Ouattara lors d’une visite du président français à Abidjan en 2019. Le président ivoirien avait alors annoncé la création de la monnaie de “l’ECO” pour la zone UEMOA, et qui aurait une parité fixe avec l’euro et garantie par la France. En janvier 2020, le Nigéria explique officiellement que l’annonce du chef de l’État ivoirien « n'est pas conforme avec la décision de la Conférence des chefs d'Etat et de gouvernement de la CEDEAO d’adopter I'éco comme nom d'une monnaie unique indépendante de la CEDEAO »[7]. Même si le projet de cette monnaie communautaire reste sur la table, l’influence de la France risque d’être encore bien pesante. La CEDEAO risque aussi d’avoir encore du mal à renforcer sa crédibilité et sa légitimité, afin d’atteindre les objectifs politiques et économiques attendus par les populations.


REFERENCE

“A Propos de La CEDEAO | Economic Community of West African States (ECOWAS).” ECOWAS. Accessed December 20, 2022. https://ecowas.int/a-propos-de-la-cedeao/?lang=fr.

Barry, Par Bob. “Mali: Les critiques contre la Cédéao sont-elles justifiées ?” Deutsche Welle. January 29, 2022, sec. News. https://fr.allafrica.com/stories/202201290117.html.

TV5MONDE. “Du franc CFA à l’eco : la longue marche de la CEDEAO vers une monnaie unique,” February 10, 2020. https://information.tv5monde.com/afrique/du-franc-cfa-l-eco-la-longue-marche-de-la-cedeao-vers-une-monnaie-unique-346011.

Ouestafnews. “Cedeao : les « peuples » veulent désormais être entendus.” Une information fiable et indépendante sur les questions qui traversent l’Afrique, April 20, 2022. https://www.ouestaf.com/cedeao-les-peuples-veulent-desormais-etre-entendus/.

ECOWAS. “Principes Fondamentaux | Economic Community of West African States (ECOWAS).” Accessed December 20, 2022. https://ecowas.int/principes-fondamentaux-2/?lang=fr.

[1] “A Propos de La CEDEAO | Economic Community of West African States (ECOWAS),” ECOWAS, accessed December 20, 2022, https://ecowas.int/a-propos-de-la-cedeao/?lang=fr. [2] “Principes Fondamentaux | Economic Community of West African States (ECOWAS),” ECOWAS (blog), accessed December 20, 2022, https://ecowas.int/principes-fondamentaux-2/?lang=fr. [3] Par Bob Barry, “Mali: Les critiques contre la Cédéao sont-elles justifiées ?,” Deutsche Welle, January 29, 2022, sec. News, https://fr.allafrica.com/stories/202201290117.html. [4] Barry. [5] Ouestafnews, “Cedeao : les « peuples » veulent désormais être entendus,” Une information fiable et indépendante sur les questions qui traversent l’Afrique, April 20, 2022, https://www.ouestaf.com/cedeao-les-peuples-veulent-desormais-etre-entendus/. [6] Ouestafnews. [7] “Du franc CFA à l’eco : la longue marche de la CEDEAO vers une monnaie unique,” TV5MONDE, February 10, 2020, https://information.tv5monde.com/afrique/du-franc-cfa-l-eco-la-longue-marche-de-la-cedeao-vers-une-monnaie-unique-346011.

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